Entre 2002 et 2005, une grande partie de mon temps en ligne était dédié aux forums. Le RPG (Role-Playing Game) à l'écrit sur forum était l'une de mes activités préférées. Je choisissais systématiquement des univers fantastiques ou plus précisément d'heroic fantasy. Sur les forums RPG les catégories de discussion deviennent des lieux, les posts deviennent des quêtes et chacun devient le personnage de son choix. En période de pré-adolescence ou adolescence, c'est un univers parfait pour s'évader de la réalité.


Les forums sur Internet sont des espaces publics virtuels, des lieux de discussions et échanges. Chaque inscrit peut à tout moment lire les interventions des autres et apporter sa propre contribution sous forme de posts. Un forum rassemble une communauté autour d'un thème donné. Concernant les forums RPG, la notion d'espace public virtuel prend aussi le sens de territoire ou paysage imaginaire. Contrairement aux forums d'entraide, les RPG détournent l'usage du texte, ordinairement destiné aux conversations sur ce type de plate-forme, pour réaliser des fictions mettant en action des avatars.


L'écriture sur forum est collaborative. On a l'impression de vivre une expérience à mi-chemin entre l'écriture d'un livre et un jeu vidéo. Il arrive souvent que le thème principal d'un forum reprenne entièrement l'univers d'une histoire pré-existante dans un livre, un film, une série ou un jeu (jeu vidéo le plus souvent). Les forums RPG sont le refuge d'amateurs de lieux imaginaires : science-fiction, fantastique, manga... Tout comme dans les livres il y a omniprésence de l'écrit. Les règles de bonne conduite, les messages privés et publics, les aventures et les descriptions, sont toujours écrits. Les forums RPG empruntent aux jeux vidéo, et particulièrement aux MMORPG (massively multiplayer online role-playing game), la possibilité d'entrer en interaction avec un décor et des personnages par le biais d'un avatar.


L'avatar correspond à une image qui nous représente dans l'espace virtuel du jeu. Le rôle du visuel se limite à la représentation de son identité. Le joueur donne vie à une identité sur le forum. Il définit son personnage entièrement et peut lui apporter des modifications tout au long du jeu. Le joueur peut même décider de le faire disparaître totalement et créer un tout nouveau personnage s'il le souhaite. Malgré quelques règles de cohérence à respecter pour être intégré au forum, le principe est de laisser libre cours à l'imagination des participants. Il n'y a pas de limite d'âge, tout Internaute peut s'y exprimer dessus et prendre une nouvelle identité.


D'une façon général, sur Internet, notre identité est limitée aux images, textes et autres éléments audio-visuels, auxquels nous donnons accès. Mais une fois ce contenu mis en ligne, sauf précautions prises de la part de la plate-forme et de l'utilisateur, il peut devenir visible par tous les Internautes. Or la nature numérique de ce contenu rend, la copie et la modification très faciles. Et la suppression totale d'un contenu indésirable, dès lors que des centaines de copies instantanées ont été possibles, devient très difficile voire impossible.


C'est pour cela que nos identités sur Internet, définies par un contenu numérique, peuvent parfois échapper à notre contrôle et nous glissent entre les doigts. On n'est pas seul responsable de sa propre identité sur le web. Les amis et connaissances ou même des inconnus peu respectueux (ou ignorants) des questions de droit à l'image, peuvent contribuer à rendre publique une image figée ou un moment de notre vie. Se pose alors la question de savoir en quoi une photographie ou une anecdote peut représenter notre identité. Nos identités numériques sont-elles toujours plus ou moins mensongères, par omission de notre vie réelle ? Que disent-elles vraiment de nous ? En les contrôlant sur des réseaux ne communiquons-nous pas plutôt des vitrines de nous-mêmes comme le font les marques depuis longtemps pour les entreprises ?

Nakamoto
Nakamoto, the proof - Emilie Brou et Maxime Marion.
Jon Rafman.

Les forums RPG, dont nous parlions plus haut, m'inspire d'autres réflexions. Par exemple, le fait qu'elles mettent en avant l'utilisation de l'écrit pour communiquer est particulièrement intéressant. La constitution de l'avatar est à la fois réalisée par une image mais aussi par sa description. Les interactions entre joueurs, quant à elles, nécessitent l'usage d'astuces typographiques pour différencier les actions, les pensées et les dialogues. Cela peut se faire par l'usage d'astérisques, de parenthèses, de l'italique, de tirets... L'écriture doit correspondre à cette codification pour être comprise.


Les écritures codifiées sont présentes depuis les débuts de l'informatique. Au début de l'utilisation des ordinateurs, l'écriture était omniprésente car c'était le seul média disponible : il n'y avait pas d'interfaces graphiques, seulement le terminal. Des langages spécifiques de programmation ont été établis, non pas pour communiquer avec d'autres utilisateurs, mais pour donner des instructions « compréhensibles » par l'ordinateur. C'est l'usage qui détermine le ou les types de code auxquels on va faire appel. Les utilisateurs de forums utilisent un code spécifique pour communiquer aux autres ce qu'ils imaginent et pour pouvoir, ensemble, réaliser leurs quêtes. Les programmateurs, eux, utilisent un langage de programmation spécifique pour communiquer à l'ordinateur ce qui a été imaginé en amont et donner les instructions d'affichage à l'écran ou d'exécution. Néanmoins, dans ces deux cas, c'est le besoin d'une communication spécifique et par le biais d'une machine qui amène les humains à modifier les codes du langage ordinaire.

MS-DOS
MS-DOS commandes.

Les forums permettent une communication entre amateurs qui suit en général une courbe de croissance avec un pic de fréquentation pendant quelques mois avant de tomber peu à peu dans l'oubli. Pendant la période d'activité d'un forum, en général quelques années, la phase de montée en popularité est le meilleur moment pour réussir à écrire collaborativement une quête. Plus les utilisateurs sont nombreux, meilleure est la probabilité de recevoir des réponses dans le jeu et donc de trouver des coéquipiers pour ses aventures et cela à toute heure. Et plus il y a de posts publiés rapidement, plus les utilisateurs sont tentés de revenir pour continuer à faire partie de l'aventure. Les forums constituent des univers persistants, au sens où des actions continuent de s'y produire alors que nous n'y sommes plus connectés. Le forum vit par le nombre et l'activité de ses utilisateurs, indépendamment de notre présence en tant qu'individu. Il faut être en ligne le plus souvent possible pour continuer à faire partie de la communauté. C'est un dispositif qui fonctionne comme un organisme auto-suffisant grâce à ses utilisateurs et dont la plate-forme serait l'environnement. Les forums ne sont pas les seules plate-formes à fonctionner selon ce système, la plupart de nos réseaux sociaux actuels reproduisent le même principe. Le prix de la gratuité ?


« Like the camera, the Twitter apparatus coerces us, seducing us to tweet, and we dutifully obey. Once we're hooked into the game, we become compulsive : the more we tweet, the more we enrich the program, thereby increasing its standing within the larger social media apparatus and ultimately boosting Twitter's share price.
In Flusserian terms, it doesn't really matter what we tweet (content) ; it just matters that we keep tweeting (apparatus). »1


« On Instagram, the more you shoot, the more you become addicted to the photographic apparatus, which Flusser likens to opium addiction or being on a « photograph-trip ». In the end, you wind up working for the camera and the industry that produced it. »2


Pour que cela fonctionne, le dispositif doit être facile d'accès, car la création de contenus et leur mise en ligne seront réalisées le plus souvent par des amateurs. Lesquels sont beaucoup plus nombreux que les professionnels et, en outre, partagent ces contenus gratuitement. Les plate-formes chouchoutent donc ces utilisateurs-amateurs dont elles dépendent (services gratuits, mise à jour, anticipations des besoins) et elles tentent de les rendre addicts par la même occasion.

iHeart
Nobody Likes Me - iHeart.
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